LE SIÈGE DE JAMETZ (1588-1589) 

 

Jacques DRUART

 

 

Jametz est aujourd'hui un petit village de quelques centaines d'âmes, oublié à moins de dix kilomètres au sud de Montmédy, dans le département français de la Meuse. Tout comme Avioth, situé non loin de là, Jametz fut au Moyen Age une localité bien plus importante, dotée d'un atelier monétaire et d'une forteresse.

 

A l'époque romaine déjà, le lieu était habité et connu sous le nom de Gemmatium ou de Gemmacum.

Au début du 13e siècle, le domaine de Jametz avait été donné en fief par les évêques de Verdun à des hobereaux locaux. Au cours du siècle suivant, ces seigneurs y avaient construit un fort. Cette citadelle se dressait au sud-est de la ville. Elle était entourée de larges douves alimentées par le Loison. La cité était elle-même remarquablement fortifiée. De fait, en 1521, la place avait su résister victorieusement aux assauts des troupes de Charles Quint.

 

En 1449, le fief passe à la maison de La Marck par le mariage de son héritière, Jeanne de Saulcy, avec Robert Ier.

Jean de la Marck, reçoit la terre de Jametz en 1536. Il est le frère cadet du duc de Bouillon Robert IV et il profite de la protection de celui-ci pour battre monnaie.

   

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Snaphaen et demi-snaphaen de Jean de la Marck

 

Il ne nous reste de ce seigneur que quelques rarissimes snaphaens et demi-snaphaens dont les spécimens de la collection Tissière ont été dispersés par la maison CGF de Paris.

 

Son fils, Henri-Robert, s'était converti au calvinisme en mars 1562 suite au massacre de Wassy perpétré par François de Guise. Dès lors, ses domaines étaient devenus des refuges pour les réformés en but aux brimades et aux exactions menées contre eux un peu partout en France et, notamment, par le cardinal Charles de Vaudémont, évêque de Verdun. C'est ainsi que Jametz avait vu sa population croître rapidement à cette époque.

Mais suite à sa conversion, Henri-Robert se voit confisquer son duché de Bouillon par le roi au profit du prince-évêque de Liège Gérard de Groesbeeck. Jametz était alors pourvue d'une cours de justice que le prince s'emploie à réorganiser. Il renforce aussi les fortifications de la place.

Henri-Robert meurt le 2 décembre 1574, plus que probablement empoisonné à l'instigation de Catherine de Médicis. Ses terres et ses titres passent alors à son fils, Guillaume-Robert, âgé de douze ans à peine et qui est déclaré majeur pour la circonstance.

 

Le jeune homme prend donc le titre de prince souverain de Sedan mais continue également à revendiquer celui de duc de Bouillon malgré la perte de ce domaine.

    

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Double tournois de Guillaume-Robert, Sedan, 1587

 

En 1585, Henri de Navarre est en guerre contre Henri III, à la fois guerre de religion et guerre de conquête du trône de France.

Afin de lui venir en aide, plusieurs princes protestants du Saint-Empire décident de lever une armée de secours de quelque trente mille lansquenets. Secondé par le fils de l'amiral de Coligny, Guillaume-Robert réunit un millier de soudards. Il rallie à leur tête les troupes d'invasion arrivées par l'Alsace et il en reçoit le commandement.

En août 1587, ces mercenaires traversent alors le catholique duché de Lorraine, commettant les pires exactions : pillages, destructions, viols, meurtres…

Au fil de leur course, les accrochages se multiplient. Cependant, les hommes de Guillaume-Robert l'emportent rarement. De fait, le jeune duc est loin de faire l'unanimité parmi les seigneurs huguenots et la discorde règne parmi les mercenaires. Le 26 octobre, ils subissent une importante défaite face aux troupes du duc de Guise à Vimory, près de Montargis, et, un mois plus tard, ils sont à nouveau écrasés par les troupes royales à Auneau, non loin de Chartres.

Ils finissent par devoir se rendre à l'ennemi le 8 décembre. Après avoir dû promettre de ne plus prendre les armes contre la France, les mercenaires étrangers sont autorisés à regagner leurs pénates. Ce qu'ils font en repassant par la Lorraine, avec ou sans sabots, et ils s'emploient de nouveau à tout dévaster sur leur passage.

Quant à Guillaume-Robert, il court se réfugier à Genève.

 

Epuisé, malade, celui qui fut un si vaillant chef de guerre meurt le 11 janvier 1588, le jour même de sa naissance, le jour de ses vingt-cinq ans. Deux jours auparavant, sentant sa fin prochaine, il avait rédigé son testament par lequel il désignait sa soeur Charlotte comme héritière de tous ces titres, biens et seigneuries. Comme elle n'avait que treize ans, il lui avait désigné comme tuteur son oncle François de Bourbon, duc de Montpensier.

Guillaume-Robert avait également prévu une clause particulière : la princesse devait demeurer fidèle à la religion réformée sans quoi elle perdrait ses droits en faveur du roi de Navarre, le futur Henri IV, sinon, en faveur du prince de Condé.

Sur son lit de mort, Guillaume-Robert avait désigné son fidèle lieutenant François de La Nouë pour exécuteur testamentaire. Et afin que celui-ci puisse bien veiller sur sa soeur, le prince lui avait alloué une pension de mille écus et l'avait nommé gouverneur de Sedan, lieu de résidence de Charlotte.

 

On imagine aisément que le patrimoine, désormais entre les mains de la princesse héritière, va attiser bien des convoitises. Tout d'abord, un des oncles de Charlotte, Charles-Robert de La Mark, comte de Maulevrier, va contester le testament et revendiquer l'héritage mais ses arguments seront jugés irrecevables par le Couronne, d'autant qu'il y a d'autres compétiteurs d'envergure. Le duc de Guise, après avoir vainement tenté de s'approprier la principauté par la force, rêvera d'y parvenir en mariant son fils avec Charlotte. Cependant, la pédophilie matrimoniale est décidément fort à la mode à cette époque et François de Lorraine, comte de Vaudémont et parent du duc de Lorraine, sera également fort intéressé par la noble gamine.

Quoique penchant plutôt en faveur de la Lorraine, Catherine de Médicis et son fils Henri III demeureront indécis. De son côté, Henri de Navarre, conscient de l'imbroglio politique et de l'importance de l'enjeu, enverra Antoine de Moret, l'un de ses meilleurs conseillers à Sedan pour veiller aux intérêts de Charlotte… et aux siens propres.

Mais nous anticipons car, quoique ces acteurs veuillent tenter de tirer les marrons du feu par la politique et la diplomatie, ils n'avaient pas attendu pour agir sur le terrain des opérations militaires.

 

Voyant les bandes armées commandées par Guillaume-Robert, saccager gaillardement ses terres, le duc de Lorraine Charles III était obnubilé par l'idée de se venger.

En décembre, quand il est informé des revers subis par les troupes germano-sedanaises, il réagit aussitôt en envoyant ses armées à la conquête de la principauté de Sedan. Il contrecarrait ainsi également les projets d'expansion du duc de Guise.

La place de Jametz occupant une position clef, il la fait bloquer par quelque trois mille troupiers et huit cents cavaliers placés sous le commandement du baron d'Haussonville, secondé par le bailli Jean de Lenoncourt.

Les Lorrains quadrillent consciencieusement la région. Le 19 janvier, ils s'emparent d'un moulin inoccupé situé non loin des remparts et dont les épais murs de pierres vont procurer un poste de guet, de tir et un abri des plus efficaces. Dans les deux semaines qui suivent, les Gammaciens tentent de déloger l'ennemi en ruinant le moulin. Ils envoient des hommes de nuit avec des charges explosives qu'ils placent au pied du bâtiment mais le résultat sera décevant. Ils s'emploient alors à pilonner la cible à coup de canons mais rien n'y fait.

 

La nouvelle de la mort inattendue de Guillaume-Robert ne fait qu'encourager Charles III dans ses dispositions.

En février 1588, encouragé par les chefs des Ligueurs réunis à Nancy et ayant reçu des troupes en renfort d'Alexandre Farnèse, il installe un siège en règle autour de Jametz avec la ferme intention d'enlever la position rapidement. Il est d'autant plus confiant qu'il reçoit encore des renforts de la France catholique, d'Italie et même sept compagnies de cavaliers albanais.

  

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Teston de Charles III de Lorraine

 

La petite ville de Jametz était entourée d'un mur d'enceinte bien renforcé de tours et de bastions. La citadelle se dressait sur le côté sud-ouest de la cité. Toutes ces fortifications étaient entourées de fossés larges et profonds, alimentés en eau par le Loison.

Le gouverneur de la place était le baron Robert de Schelandre. Homme perspicace et militaire de valeur, il n'avait pas attendu la suite des évènements pour entreprendre des travaux de renforcement des fortifications de la ville et du fort. Il avait été en cela grandement aidé par Jean Errard de Bar-le-Duc. Cet ingénieur militaire au service du prince de Sedan est connu pour être le précurseur de Vauban et le père de l'architecture militaire moderne. Errard est justement présent dans Jametz lors de l'installation du siège. Il y demeurera jusqu'à la fin et l'on imagine sans peine l'aide essentielle qu'il va apporter par ses compétences dans la défense de la place.

Le gouverneur était secondé par son frère, que l'on surnommait Schelandre Vide-Bourse. On ne sait toujours pas si ce sobriquet lui venait de son tempérament particulièrement dépensier ou de sa propension à détrousser les voyageurs étrangers trop téméraires et trop riches… Il était en tout cas un homme de guerre tant talentueux qu'audacieux. Il s'était constitué une compagnie d'aventuriers recrutés parmi les pires coupe-jarrets de la principauté et l'on a pu dire que ses nombreuses sorties et ses coups de mains incroyables ont fait plus de morts à eux seuls parmi les Lorrains que tous les tirs des canons réunis.

Les effectifs de la garnison n'étaient guère nombreux mais ils étaient constitués de soldats aguerris et déterminés. En outre, quand ceux de Sedan apprennent que le siège se resserre sur Jametz, ils y envoient aussitôt des troupes en renfort. Celles-ci parviennent à franchir les lignes des assaillants et pénètrent dans la ville deux semaines plus tard.

 

Au cours du mois de mars, les forces en présence se jaugent en tentant de part et d'autre des attaques d'intimidation.

De leur côté, les assiégés vont réussir deux opérations dignes des meilleurs scénarios hollywoodiens et qui méritent donc d'être relatées.

Le 6 mars, las d'essuyer les tirs provenant du moulin fortifié, Schelandre cherche un moyen de le reprendre et un homme de la garnison lui propose alors un plan tant astucieux que téméraire. Le stratagème reçoit l'assentiment du gouverneur et le volontaire s'équipe aussitôt pour l'entreprise. Il se déguise en paysan et bourre le fond d'une hotte de poudre dans laquelle il noie un rouet de mise à feu d'arquebuse relié à une ficelle. Il recouvre ensuite la charge bien tassée avec d'appétissants poulets bien troussés et attache la ficelle à l'un de ceux du dessus. Il quitte alors subrepticement la ville et s'en revient à passer ostensiblement près du moulin comme s'il avait l'intention de gagner une porte des remparts. Il est évidemment arrêté par les sentinelles du moulin qui le font entrer dans leur repaire pour l'interroger. Le rusé compère joue alors admirablement les timorés, gémissant et pleurant afin qu'on lui laisse la vie sauve. Il joue un tel numéro de couardise que les Lorrains s'en esclaffent et leur hilarité est à son comble quand le faux lâche fait mine d'être pris de diarrhée et se précipite à l'extérieur tout en dégrafant ses hauts-de-chausses. L'affaire avait été parfaitement calculée : les homme du moulins sont évidemment fort intéressés par le contenu de la hotte et, sitôt la manant dehors, ils empoignent avidement les poulets et ceux-ci sont immédiatement grillés à point par l'explosion, en même temps que les quarante-cinq soudards entassés à l'intérieur. Il faut dire que le feu s'est ensuite propagé aux munitions entreposées dans le moulin, lesquelles explosent à leur tour en cascade.

Les Gemmacien imaginent ensuite une autre ruse tout aussi astucieuse et efficace. Ils avaient remarqué que, profitant de l'obscurité, des assaillants venaient chaque nuit bivouaquer assez près des murs et, abrités par un remblais, ils se chauffaient et s'éclairaient à l'aide de bûches. Le 18 mars, des volontaires brûlent une grosse bûche aux deux bouts puis l'évident soigneusement pour la bourrer de poudre et camouflent adroitement les traces de leur travail. Ils sortent ensuite discrètement dès la tombée du jour, avant que les ennemis ne viennent s'installer. A leur arrivée, ces derniers retrouvent donc leur foyer de la veille éteint, avec une bûche qui semblait n'avoir pas été entièrement consumée. Ils remettent donc une nouvelle provision de bois par dessus et boutent le feu. Il ne faut guère attendre longtemps pour que la déflagration illumine la nuit, massacrant toute le compagnie.

 

Irrité et décidé à en finir au plus vite, d'Haussonville fait installer une importante batterie qui, en deux semaines, va tirer plus de douze cents coups concentrés sur un point du mur d'enceinte jugé plus faible. Le 16 avril, une brèche étant enfin apparue dans la soirée, les troupes de Charles III se lancent alors aveuglément à l'assaut sans même avoir pris la peine d'examiner les lieux. Ils sont surpris par les obstacles générés par les gravats et par l'organisation défensive des assiégés. Ils doivent rapidement se retirer, laissant plus de deux cents cadavres sur le terrain. Une trêve de trois jours sera demandée par les Lorrains afin de leur permettre de récupérer et d'enterrer leurs morts.

A la suite de ces événements, les assaillants se voient contraints de reculer leur dispositif afin d'être moins exposés. Désabusé, le baron d'Haussonville se retire à Stenay en attendant l'arrivée de troupes en renfort.

 

Pendant ce temps, depuis le début du siège, les forces protestantes en garnison à Sedan sont également en but à un blocus serré de la part des Lorrains et de leurs alliés. Cela ne les empêche cependant pas d'effectuer de fréquentes sorties et de malmener régulièrement les compagnies catholiques en manœuvres ou en bivouacs. Afin d'entraver leurs expéditions et les envois à Jametz de renforts et de ravitaillement, l'état-major de Charles III décide d'installer un bastion important à Douzy, endroit stratégique pour le contrôle de la région, à quelque cinq kilomètres au sud de Sedan. Cette localité était située à l'emplacement du seul gué praticable, doublé d'un pont, sur la rivière Chiers, affluent de la Meuse, et dès lors passage obligé pour joindre Jametz.

Les Sedanais sont donc bien conscients du préjudice qu'ils subiraient s'ils laissaient à leurs ennemis l'opportunité de fortifier et d'armer convenablement le fort de Douzy. Aussi, le 12 avril, le soir venu, trois colonnes composées au total d'une centaine de cavaliers et de quatre cents arquebusiers se faufilent furtivement hors de la ville. Durant la nuit, ils atteignent les environs de Douzy et se disposent de manière à empêcher toute possibilité de porter secours aux occupants du fort.

Dès avant le lever du jour, l'attaque surprise est lancée et, au bout d'une heure de combats acharnés, les Lorrains sont mis en déroute. Ils tentent de se sauver en traversant le pont mais celui-ci avait été bloqué par les Sedanais. Dans la pagaille et la bousculade qui s'en suivent, ceux qui ne sont pas occis tombent dans la rivière et se noient, et les plus chanceux sont faits prisonniers. Ces derniers sont ramenés triomphalement à Sedan où la princesse a le bon goût de les gracier. Les Sedanais profitent de la désorganisation momentanée des forces catholiques pour envoyer une colonne de cent vingt hommes à la rescousse de Jametz.

 

Le 5 mai, les canonnades et les attaques reprennent de plus belle sur Jametz, désormais cible prioritaire du duc de Lorraine, mais la place tient bon. D'autant que le 9 mai, les secours sedanais réussissent à forcer le passage et viennent renforcer la garnison.

Une autre compagnie de quarante arquebusiers expérimentés parviendra aussi à les rejoindre par la suite.

Les sorties des Gemmaciens se font dès lors de plus en plus hardies. Au cours de l'une d'elle qu'ils poussent au début juin jusque dans des villages des environs de Stenay, à vingt kilomètres de leur base, ils parviennent à s'emparer de près de quatre cents têtes de bétail qu'ils réussissent à ramener dans Jametz.

Ce haut fait épique va permettre à Jametz de prolonger sa résistance encore plusieurs mois. Sans cela, les malheureux assiégés n'auraient guère pu tenir plus de quelques jours encore.

 

Schelandre, se voyant cependant de plus en plus affaibli et privé de ressources, décide d'envoyer l'un des ses lieutenants, le sieur d'Estivaux, à Heidelberg, auprès du comte palatin Jean-Casimir afin de solliciter l'envoi d'une armée de secours. Le 17 juin, le messager rencontre l'Electeur en présence de François de la Nouë, alors sur place, et ils parviennent à le convaincre. Un nombre considérable de reîtres et de lansquenets seront équipés dans les temps qui suivent mais les semaines et les mois passent et les choses traînent, d'autant que, tant en Allemagne qu'en France et aux pays-Bas, la situation politique est de plus en plus chaotique.

De son côté, La Nouë a repris son bâton de pèlerin négociateur et fait un séjour prolongé à Genève avant de regagner Sedan. Tout cela fait que cette armée arrivera n'arrivera jamais à la rescousse de Jametz.

 

Pendant ce temps, tout au contraire, l'armée catholique s'était vue renforcée par plus de mille sept cents hommes tandis que les conditions de vie dans Jametz étaient devenues intenables.

Le 9 juillet déjà, le baron de Schelandre accepte de rencontrer son homologue d'Haussonville afin de tenter de trouver des solutions honorables pour les deux parties. A l'issue de l'entrevue, chacun convient d'envoyer une lettre à son maître afin de soumettre des solutions possibles. Ni le duc de Lorraine, ni le prince de Montpensier ne donneront suite à ce courrier et la situation à Jametz s'enlise plus que jamais : bombardements, sorties, embuscades, obsèques…

En cette période de foin et de moisson, les principales escarmouches se déroulent le plus souvent entre fourrageurs des deux camps, lesquels s'efforcent de constituer des réserves pour les chevaux et ce qu'il convient de moins en mois d'appeler du "bétail".

 

Fin juillet, va encore survenir une péripétie qui mérite d'être relatée ici.

Un homme de la place confie à Schelandre qu'il avait précédemment été sollicité par l'ennemi pour trahir. En accord avec le gouverneur, il se rend dans le camp ennemi et convient d'introduire quatre Lorrains dans la place afin de faciliter l'entrée des assaillants. Il reçoit pour ses services six mille écus d'or et la promesse de quatorze mille autres écus en cas de succès. Dans la nuit du 29 juillet, les cinq baroudeurs pénètrent dans la ville. L'agent double renvoie alors deux des éclaireurs avec le mot de passe du guet. Aussitôt après leur départ, les deux autres sont capturés par la milice de Jametz et ils sont enjoints, sous peine de mort, d'envoyer à leurs officiers les signaux rassurants convenus. Avec de tels arguments, les deux prisonniers s'exécutent scrupuleusement. Dès qu'ils reçoivent les signaux en question, les troupes d'assaut, tapies dans l'obscurité, se précipitent en silence et se glissent dans les fossés, au pied des remparts.

L'hécatombe aurait dû être épouvantable mais, malencontreusement pour les uns, heureusement pour les autres, un défenseur un peu trop zélé et impatient ouvre le feu avant que la plus grande partie des effectifs ne soit parvenue dans les douves, à la merci des hommes embusqués sur les remparts. Le carnage est néanmoins important et va une fois de plus obliger les assaillants à plus de méfiance et de modération.

 

Les courses de sorties sont le point fort des assiégés et déstabilisent continuellement son organisation stratégique. Aussi, pour les enrayer, le duc Charles décide la construction d'un tissu de bastions autour de Jametz dans les semaines et les mois qui suivent.

En ville, outre le problème de la famine, les assiégés sont aussi victimes des bombardements continuels. Ceux-ci non seulement déciment la population mais ne lui laissent pour ainsi dire plus aucune maison intacte, rendant la survie d'autant plus précaire.

Parmi tous les malheurs subis par les survivants, le pire reste pourtant encore à venir. Avec l'été et les conditions d'hygiène déplorables ajoutées à la grande faiblesse physique due à la malnutrition, la peste fait son apparition, complétant l'oeuvre de la guerre.

Et pourtant la place tient toujours !

 

Au cours de l'automne, Schelandre avait encore tenté quelques négociations. Il avait même obtenu une trêve de huit jours pour se rendre à Sedan pour s'entretenir de la situation avec les conseillers de Charlotte mais, une fois de plus, cela ne conduira nulle part.

Pendant ce temps, le seigneur d'Haussonville, souffrant et jugé incompétent, avait été remplacé par le grand-sénéchal de Lorraine Jean de Lenoncourt.

 

Mais le temps passe donc et l'hiver survient avec, à son tour, son cortège de calamités. En outre, quelques sorties malheureuses ont décimé ce qui restait de cavaliers valides.

De guerre lasse, sans plus d'espoir de secours extérieurs et pour sauver ce qui peut l'être encore, Schelandre fait appel à La Nouë afin de l'aider à négocier des arrangements acceptables.

Ils obtiennent ainsi de Lenoncourt, en compensation de leur reddition et de l'assurance que les négociations en vue du mariage de François de Lorraine avec Charlotte se poursuivent sans entraves, que les habitants survivants de Jametz soient correctement traités et, surtout, que les protestants puissent rester maîtres de la citadelle de Jametz.

L'accord est conclut le 29 décembre 1588 et il sera ratifié par le duc Charles III ainsi que par Charlotte.

 

Cette histoire aurait pu en rester là mais, lorsque les troupes de Jean de Lenoncourt entre dans Jametz, ils ne trouvent que des ruines parmi lesquelles errent encore, comme âmes en peine, quelques dizaines de miraculés hagards. Les survivants de la garnison avaient vidé la ville de tout ce qui pouvait encore leur être utile : vivres, armes, canons, munitions. Ils avaient tout entassé dans la forteresse et s'y étaient enfermés, encadrés par les frères Schelandre et l'ingénieur Jean Errard.

A leur grand désappointement, les Lorrains sont ainsi contraints d'organiser un nouveau siège et leur entreprise sera fort contrariée et ralentie par les rigueurs de l'hiver. Néanmoins, le 13 avril 1589, les bombardements d'artillerie se mettent à pleuvoir sur le château. Ses occupants ne sont cependant pas en reste et répondent avec moins d'intensité mais plus de précision.

On semble donc reparti pour un siège sans fin et, de fait, les défenseurs, faisant preuve d'un acharnement et d'une abnégation spartiate, tiennent encore bon durant plusieurs mois. Fin juillet, au vu de cette situation sans issue, Henri de Lorraine, marquis de Pont-à-Mousson, est délégué pour rencontrer Robert de Schelandre afin de négocier une paix honorable. Des arrangements sont trouvés sans trop de difficultés : la citadelle est livrée aux Lorrains tandis que la garnison peut quitter la place avec les honneurs et rejoindre librement Sedan.

 

On peut conclure en affirmant sans hésiter que le siège de Jametz, quoique peu connu, voire complètement ignoré, du grand public, a pourtant été l'un des plus exemplaires de l'histoire. En dépit de la taille de la place, des moyens mis en oeuvre et des affres subis par la population, la place a résisté plus d'un an et demi sans pouvoir être réduite.

Néanmoins, Jametz ne se remettra jamais de ce siège. La citadelle sera complètement démantelée ainsi que les remparts de la ville.

La population, que les combats, les privations et les maladies avait décimée, verra encore ses effectifs réduits par les brimades des occupants lorrains faisant fuir les huguenots.

En 1641, Jametz ne comptera plus que huit foyers. Ce qui restait de cette fière cité passera alors à la France lors de la signature du traité de Paris, confirmé en 1659 par la Paix des Pyrénées.

 

Rappelons d'autre part que, pendant toute la durée du siège, les pourparlers n'avaient jamais cessé entre les princes intéressés par la dot, voire l'héritage, de Charlotte de La Marck. Néanmoins, malgré les intercessions de la comtesse Marguerite d'Aremberg, apparentée à la famille de La Marck, et du roi lui-même, l'affaire paraissait bien être dans l'impasse.

Après de nombreuses et longues tergiversations, faute de pouvoir départager les compétiteurs, c'est un nouveau venu qui va enlever le morceau. Soit, dit plus élégamment, obtenir la main de la princesse !

L'heureux élu n'est autre qu'Henri de La Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne.

  

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Liard de Henri de La Tour frappé à Raucourt en 1614

 

Homme de guerre remarquable, il avait secondé François d'Alençon, lors de sa campagne aux Pays-Bas mais, calviniste, il avait ensuite pris le parti d'Henri de Navarre. En 1591, dès que ce dernier devient roi de France, on comprend aisément que Turenne n'a aucune peine à être choisi. Le mariage a lieu le 15 novembre, alors que Charlotte n'a encore que dix-sept ans… et lui, vingt de plus !

Ce qui ne l'empêchera pas, la nuit même de ses noces, de conquérir la forteresse voisine de Stenay en escaladant les remparts…

 

Charlotte de La Marck, décidément jouet du destin, meurt en couche le 15 mai 1594 alors qu'elle a vingt ans à peine.

 

 

LES MONNAIES

 

Nous n'avons guère d'informations précises concernant les monnaies obsidionales de Jametz. On sait simplement qu'elles ont dû être forgées dans la seconde moitié de l'année 1588, alors que la ville se trouvait en proie à toutes les carences

Pour maintenir un semblant d'activité économique et payer la solde des défenseurs, Schelandre avait levé des taxes, exigées selon les moyens des bourgeois, mais cette opération se révèlera vite inappropriée et inefficace. C'est alors qu'il va devoir se résoudre à faire émettre des monnaies de nécessité qu'il promet d'échanger à l'issue du siège.

 

Très peu d'exemplaires sont parvenus jusqu'à nous et cette série est souvent oubliée par les auteurs. Luckius est le premier à en faire état dans son "Silloge numismatum elegantiorum". Il y publie une seule monnaie, un cinq sols illustré par un dessin qui sera repris par Duby et Maillet mais qui n'a jamais été retrouvé à ce jour. Et nous ignorons toujours dans quel métal il a été forgé.

 

 

1 - Vingt sols en cuivre ou en étain

 

   ILLUSTRATION

 

 

D/ Ecu couronné des La Marck

     Autour, entre deux cercles de grènetis, la légende :

     charlotte        de ¡ la ¡ marck

 

R/ Dans un cercle de grènetis, sur quatre lignes, la légende :

       iametz / assiegee / · / xx / 1588

 

Maillet, dans son supplément, signale une type où la légende du droit comporte des ornements différents à 6h et 12h, comme pour l'avers du dix sols. C'est cette variante en étain que nous avons retrouvée dans la collection d'Albert Denayer

  

   ILLUSTRATION

 

Note : La forme losangée de l'écu indique qu'il s'agit d'une dame.

 

2 - Dix sols en cuivre

  

   ILLUSTRATION

 

D/ Ecu couronné des La Marck

     Autour, entre deux cercles de grènetis, la légende :

      charlotte ¡ de ¡ la ¡ marck

 

R/ Portique flanqué de deux tours crénelées

   Dessous, la valeur : x

   Dans un cercle de grènetis, sur quatre lignes, la légende :

        iametz ·   · assiegee ·    1588

 

 

3 - Cinq sols (métal inconnu)

  

   ILLUSTRATION

 

D/ Dans un carré, un monogramme sous le date : 1588

   On peut y déceler : c d l m a (Charlotte De La MArck)

   Autour, entre deux cercles : X iametz

 

R/ Monogramme couronné flanqué de deux tours à clochers

   Au-dessus, la date : 1588

   Au-dessous, iametʒ et la valeur : v

 

Note : Aucun exemplaire retrouvé.