Quand la Petite histoire mÉconnue d’une mÉdaille du Roi LÉopold III est rattrapÉe par la Grande histoire

 

Dr. Jean-Claude ORBAN

 

 

Rencontre avec une médaille 

 

En 1991, dans un catalogue numismatique de vente aux enchères, édité dans un pays voisin, était présentée une superbe médaille à l’effigie du roi Léopold III et de la reine Astrid, avec la mention : en commémoration de l’anniversaire de leur mariage.

 

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Cette annotation à première vue pouvait paraître bizarre à n’importe quel amateur d’histoire car la date figurant sur la pièce : 1935, ne concorde pas avec un éventuel jubilé du mariage qui est de 1926. Léopold III avait fondé famille avant de devenir roi en 1934, année du décès accidentel du roi Albert Ier, et 1935 (fin août) sera celle de l’accident fatal de la reine Astrid.

Hormis cette anomalie, on ne pouvait qu’être intéressé ou même attiré par cette magnifique médaille en or, signalée RRR, gravée en haut relief, et signée par un graveur français connu chez nous surtout pour ses créations monétaires sous la Troisième République, les 10 et 20 francs en argent, à l’effigie d’une Marianne très style Art Déco : P. Turin.

 

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20 et 10 francs de Pierre Turin

 

Cette médaille de 68 mm et de 257 g, au graphisme de la légende très stylisé, avec la date en chiffres romains, présente une gravure des têtes royales de toute beauté au droit et au revers, les plus belles probablement jamais réalisées sur eux-mêmes. Sur la tranche, on découvre pour différent une corne d’abondance et l’annotation "3 or" (plus que probablement troisième titre, alliage or 750 ‰ ou 18 carats).

 

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Cette médaille sera finalement retirée de cette vente, n’ayant trouvé aucun acquéreur au prix demandé.

 

 

Quelques questionnements 

 

Plusieurs questions effectivement se posent au vu de ces quelques données imprécises ou inexactes et de la qualité de cette œuvre qui semble être à tout le moins une création de prestige.

Les interrogations essentielles restaient sans réponses : le motif de cette frappe en 1935 et pourquoi un graveur français dans une "affaire" de monarchie belge alors que le pays disposait à cette époque de plusieurs artistes graveurs de grande valeur et de sociétés spécialisées dans la gravure de médaille ayant pignon sur rue et capables de pareille création.

Ces éléments interpellants stimulent en effet la curiosité.

 

Cette médaille n’est d'autre part pas tout à fait inconnue car on la trouve, mais rarement, en bronze, anonyme, à la vente sur les tables dans les bourses numismatiques de chez nous.

En outre, de mars à septembre 1991, s'est tenue au musée de la Banque nationale, rue du Bois Sauvage à Bruxelles, une exposition concernant la Dynastie belge : " La monnaie et le portrait royal ". Cette médaille figurait en exergue pour illustrer le règne du roi Léopold III.

 

L’explication de cette frappe allait donc être probablement trouvée mais une lettre adressée à la direction du musée n’apportait malheureusement aucune réponse précise car l’historique de cette pièce leur était inconnu.

 

Enquête ou en quête de l’origine

 

Par contre elle fournissait une piste en signalant l’existence d’une petite médaille de 32 mm gravée également par Pierre Turin pour l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles en 1935, avec la mention Congo. Elle présente la tête d’une Congolaise au droit et un lion rugissant au revers.

 

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N’était-ce pas la direction à suivre pour trouver la vérité ?

La commémoration du mariage ? Peu probable.

Le drame de Küssnacht ? Encore à venir… !

Il fallait voir toutes les hypothèses.

Que se passe-t-il d’autre en 1935 ? La grosse affaire de l’année : l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles.

C’est donc plus que certainement la raison d’être de cette médaille, la piste à exploiter.

 

Comme Pierre Turin est français, le plus simple est d’interroger l’ambassade de France qui très rapidement répond que pour toutes archives d’avant la guerre, il faut voir le Quai d’Orsay (Affaires étrangères) à Paris, qui a tout rapatrié après celle-ci, ou commencer par la Monnaie de Paris et interroger son archiviste principal.  

Celui-ci contacté, confirme l’édition de la médaille, le différent (corne d’abondance) étant bien celui de la Monnaie de Paris à cette époque.

Une visite à la Monnaie de Paris fera immédiatement découvrir dans le tome III de leur énorme catalogue des années '90, les photos et commentaires élémentaires sur cette médaille.

 

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Mais comment et pourquoi la France et pas la Belgique pour ce projet ?

 

L’auteur

 

Pierre Turin est né en 1891 à Sucy-en-Brie (Seine et Oise) et y est décédé en 1968 à l’âge de 76 ans. Il a reçu le Grand Prix de Rome en 1920 et un prix pour la médaille de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels à Paris en 1925. Cette exposition donnera d’ailleurs son nom au style Art Déco.

 

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Il sera nommé membre associé de l’Académie royale des Sciences, Lettres et Beaux-Arts de Belgique en 1947.

Ciseleur, graveur de médailles, il est l’auteur d’une cinquantaine d’œuvres.

 

L’instigateur

 

L’initiative de cette création est en fait due à l’Administration française des Monnaies et Médailles, très prolixe depuis toujours sur des faits d’histoire ou de société. Dans ce cas, elle propose la frappe sur place, dans l’enceinte de l’exposition (ce qui ne sera réalisé que pour de plus petites pièces) de deux médailles, l’une du roi Albert Ier et la reine Elisabeth, l’autre du roi Léopold III et la reine Astrid, en accord bien sûr avec les autorités belges.

Cette demande sera transmise par le ministre français des Affaires étrangères à M. Paul Claudel, ambassadeur de France en Belgique, lui demandant de s’assurer du bon accueil de cette initiative.

L’administration se réfère aussi à l’expérience de frappe de médailles commémoratives lors de l’Exposition coloniale tenue à Vincennes en 1931 où la Belgique y avait une forte représentation concernant le Congo belge, installée sur un domaine de plus de deux hectares !

Enfin l’argument de poids évoqué par cette administration était que la Monnaie royale belge ne frappait que des monnaies et non les médailles.

 

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Découverte de documents déterminants

 

Lors d’une visite sur rendez-vous au Quai d’Orsay, autorisation sera donnée de consulter les archives de ce projet, permettant ainsi de prendre connaissance des négociations entre les deux parties et la finalisation. Est évoquée l’existence de relations transfrontalières privilégiées, tant du monde politique qu’artistique, favorisant et facilitant ces accords.

On y découvre notamment le contrat rédigé en décembre 1934 entre la Monnaie de Paris et P. Turin, celui-ci cédant tout droit de propriété sur l’œuvre en contrepartie d’une rétribution se prolongeant pour une durée de trente ans.

Il n’est pas fait état de différents métaux de fabrication. Les exemplaires distribués aux quelques parties concernées aux premiers chefs sont apparemment tous en bronze.

 

La finalisation

 

P. Turin, qualifié par la Monnaie de Paris comme le meilleur graveur du moment, sera donc choisi pour la médaille du roi Léopold III et Raymond Delamarre pour celle du roi Albert.

Cette dernière n’aura sans doute pas la même appréciation ni le même succès à la vente.

 

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  Ø = 68 mm

 

 Le 2 janvier 1935, le premier exemplaire de Pierre Turin sera remis au commissaire de l’Exposition de Bruxelles.

Celui-ci, ainsi que l’entourage du roi feront part d’une très grande satisfaction et d'admiration même pour le résultat obtenu.

 

L’officialisation

 

Consciente de l’intérêt suscité par la médaille, l’administration de la Monnaie de Paris suggère alors à son ministre des Affaires étrangères d’envisager lors d’une visite officielle à l’Exposition de Bruxelles, soit des représentants de la ville de Paris ou, plus encore, celle du président de la République française d’offrir la médaille au roi des Belges. Car il serait inopportun que des personnalités belges reçoivent celle-ci et pas ceux qui en sont les acteurs : le roi et la reine. Dans ce contexte, il serait mal venu aussi de l’offrir en métal ordinaire, le bronze ou l’argent, ce qui imposerait une frappe spéciale en or et dont même le prix de fabrication est révélé.

Ce présent serait offert dans un écrin avec deux exemplaires côte à côte montrant ainsi les effigies des deux souverains aux regards admirateurs.

 

Le président de l’époque, Albert Lebrun, visitera l’exposition le 26 août 1935, probablement pour l’inauguration officielle du pavillon.

Aucun document n’a pu être découvert à ce jour permettant de croire en la concrétisation de ce projet. Le coffret fut-il offert ? Aucune preuve n’a pu être trouvée. Le seul argument plaidant pour cette thèse est l’exemplaire (unique ?) vu lors de cette vente en 1991. Mais quelle est son origine ?

L’histoire de cette médaille, en fait, ne s’arrêta pas en 1935. Une surprise de taille l’attendait, pour d’autres raisons, quelques années plus tard.

                         

Comment la Grande Histoire intervient dans cette aventure

 

L’histoire suit son cours. Après la prise du pouvoir en 1933 par le régime nazi en Allemagne, les premiers indices de conflits politiques en Europe qui aboutiront à la Seconde Guerre mondiale se font déjà sentir.

L’Allemagne qui avait remis un projet fastueux pour son pavillon à l’exposition de Bruxelles fait subitement marche arrière et décrète qu’elle n’a plus les moyens de construire pareil ensemble sauf si la Belgique le prend à sa charge, ce qui n’était évidemment pas possible pour le pays

Le réarmement est déjà en cours et les stocks de métaux ont d’autres destinées (encore secrètes) que la construction de structures métalliques pour ces bâtiments. Il n’y aura donc pas de pavillon allemand en 1935 à l’exposition de Bruxelles (témoignages des archives consultées à Paris).

 

En 1940, la guerre est là et l’offensive allemande, menée avec une audace qui surprendra tout le monde, conquiert à toute vitesse la Hollande, la Belgique et le nord de la France. Les armées alliées sont enfoncées et doivent se rendre. Les Anglais réembarquent à Dunkerque et l’armée belge, sans espoir, capitule le 28 mai, se sentant abandonnée par ses alliés.

Quand à la France, elle ne fait pas mieux alors que dans beaucoup de domaines militaires, elle était considérée comme supérieure à l’Allemagne.

Cette défaite inattendue sera mal acceptée par certains politiques français qui chercheront des boucs émissaires pour justifier cette défaite. Ainsi Paul Reynaud qui rendra Léopold III responsable de l’échec français.

 

Outre le discours, il y aura aussi des actions concrètes, le roi des Belges est mis à l’index et son image n’est plus tolérée en France comme le démontre ce document officiel publié sous l’ordre du ministre de tutelle.

Ainsi est interdite à la Monnaie de Paris, l’exposition, la vente, mais aussi la frappe de notre médaille. Les exemplaires en argent devront être fondus.

 

Seule l’effigie de la reine Astrid peut encore être reproduite mais sur une médaille uniface.

 

Cette attitude durera longtemps dans l’après-guerre jusqu’à ce que les esprits se soient calmés et que l’humiliation ressentie ait pu trouver d’autres explications, justifications plus objectives, moins nationalistes.

 

Cette médaille retrouvera finalement sa place dans les catalogues de la Monnaie de Paris et, dans les années ultérieures, elle pouvait toujours être accessible à la frappe, à la demande d’amateurs de belles médailles.

 

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