AUGUSTIN DUPRÉ 

Graveur Général de 1791 à 1803

 

Philippe BODET

 

( Première partie )

 

 

Lorsque l’on se penche sur l’iconographie des monnaies françaises modernes, une des conclusions irréfutables qui s’en dégage est qu’Augustin Dupré a considérablement marqué la numismatique française. Quelques chiffres pour s’en convaincre : des monnaies reprenant au moins un de ses types furent frappées durant la 1ère République, le Directoire, la 2ème République, la 3ème République et la 5ème République. Durant cette dernière, plusieurs pièces commémoratives furent émises.

Les types développés par Dupré représentent 26 monnaies différentes (sans compter les variantes mineures) soit 16.5% des différentes monnaies. Plus encore, de 1791 à 1795 on lui connaît 16 monnaies émises durant les différentes républiques françaises. Une telle pérennité vaut bien quelques lignes afin de tenter de lever un voile timide sur la vie et l’œuvre d’A. Dupré sans pour autant refaire le « Gadoury » ou le « Franc ».

 

La bibliographie de ce graveur de génie répond étonnamment assez mal à une recherche sur la toile, toutefois plusieurs ouvrages retiennent cependant l’attention :

 

- LES ARTISTES DE MON TEMPS, par Charles Blanc (1) (édition Elibron Classics) qui reprend une biographie d’Augustin Dupré.

- THE MEDALLIC HISTORY OF THE UNITED STATES OF AMERICA, 1776-1876, par J. F. Loubat, LL.D. (Version téléchargeable). Ce document reprend entre autres les médailles frappées par Dupré pour les jeunes USA ainsi que les correspondances et lettres y afférentes.

- AUGUSTIN DUPRE GRAVEUR GENERAL DES MONNAIES DE FRANCE (éditions Paris Musée) par Rosine Trogan. Cet ouvrage reprend entre autres des copies de dessins de Dupré, conservés au musée de Carnavalet.

 

L’opportunité est ici saisie pour remercier Saive numismatique.com  pour l’autorisation de publier des photos sortant de leur site.

 

L’homme et sa vie (2)

 

Né le 6 octobre 1748 à Saint-Etienne, fils de cordonnier, il y a peu de chances qu’il fut un descendant de Guillaume et Abraham Dupré tous deux Champenois qui gravèrent des monnaies sous Henri IV et Louis XIII. Dès son éducation chez les Frères, son goût pour le dessin se manifesta et, étrangement, ses croquis qu’il griffonnait partout, relataient les exploits de Mandrin. Après quelques années passées à la manufacture d’armes de Saint-Etienne, il entre à l’école de ciselure et de sculpture ouverte dans la ville par Jacques Olivier. Ce dernier le distingua par cette vertu essentielle pour un graveur, à savoir la patience.

A vingt ans il se lança, comme tout bon ouvrier, sur les routes du Tour de France pour son compagnonnage, dans l’espoir de chercher fortune à Paris. Arrivé à Lyon, il hésita à se faire moine dans le cloître où il avait trouvé gîte et couvert dans le dessein d’en peindre un jour les murs, mais l’appel de Paris fut plus fort. Il fut engagé, selon la coutume encore en vigueur, par un maître artisan. Très vite il se distingua vis-à-vis des ouvriers par la précision de son coup de burin et l’habileté de ses dessins. Il faut préciser que Dupré, autodidacte, avait étudié sans aucun secours les proportions du corps humain, sa musculature et les moyens géométriques d’exprimer un raccourci.

 

Remarqué par l’ambassadeur d’Espagne, ce dernier lui confia la ciselure de deux épées alors qu’il n’était encore qu’apprenti. Cela suscita bien évidement de la jalousie. Dupré, beau jeune homme, fut chassé de l’atelier pour avoir volé un baiser à la fille de son patron et ce, avant d’avoir commencé le travail commandé. Cependant, informé de ce renvoi, l’ambassadeur d’Espagne retira sa commande et la confia à A. Dupré dont il finança l’exécution du travail de ciselure. Dupré, après s’être vu confisquer son outillage pour exercice illégal d’un métier dont il n’était qu’apprenti, exécuta néanmoins le travail de nuit et en cachette tout en continuant à étudier l’histoire, l’iconologie. Esprit avide d’apprendre et vivace, Dupré subit également toutes les impressions de son temps et les assimila dans son caractère et sa personnalité.

Ce sont notamment les événements de son temps qui le servirent… et qui le desservirent.

 

Sous l’action de Turgot, la liberté du travail est établie en 1776 par la suppression des jurandes (3) et maîtrises (4) ( ce qui entre autre précipitera le renvoi de Turgot alors Contrôleur Général ).

Cet édit permit à Dupré de répondre à une demande des six corps de marchands (5) de graver une médaille représentant Hercule tentant de briser un faisceau inflexible « vincit concordia fratrum ».

Cette médaille existait néanmoins sous forme de jeton déjà du temps du Roi Soleil et de Louis XV comme en témoigne la figure ci-après :

  

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Ag

 

Jeton des six corporations des marchands (1725)

A/ Buste de Louis XV signé JCR [n° 309]

LUD. XV. REX. CHRISTIANISS = "Louis XV, roi très chrétien"

R/ Hercule tentant de briser un faisceau

VINCIT. CONCORDIA. FRATRUM et à l'exergue : LES. SIX. CORPS. DES. MARCHANDS. 1725 = "La concorde entre frères est victorieuse"

G/ Joseph-Charles Roettiers,

 

En 1776, débute officiellement la Guerre d’Indépendance des USA. Hasard de l’histoire mais c’est en grande partie grâce aux livraisons d’armes de la manufacture de Saint-Etienne, la ville natale de Dupré, que les insurgés américains remportent la bataille de Saratoga en 1777, un tournant dans le conflit.

Autre hasard : Dupré se lie d’amitié avec Benjamin Franklin. Ils se voyaient tous les jours lorsque l’homme d’Etat était à Paris. Ce dernier lui commande entre autre son cachet « in simplici salus » et dont la légende est un vers de six pieds (hexamètre) de … Turgot « eripuit coelo fulmen, sceptrumque tyrannis » (Il arrache au ciel sa foudre et leur sceptre aux tyrans).

Dupré réalise également d’autres médailles pour les USA, ce qui est à la base de sa notoriété dans le monde numismatique outre Atlantique.

 

Alors que Duvivier était Graveur Général, il fut question de remplacer celui-ci par Augustin Dupré. Mais Duvivier, par soucis de loyauté, préféra un appel à projets par concours qui fut ouvert sur décret de l’Assemblée Nationale en avril 1791.

Les épreuves furent évaluées par des membres de l’Académie de Peinture et Sculpture dont notamment Jean Louis David.

Dupré l’emporta contre Duvivier, Gatteaux et Bernier. Les projets d’Augustin Dupré, vraisemblablement avec le Génie, furent adoptés et voici ce que l’on retrouve dans les anales de l’Assemblée Nationale :

« Le revers de la monnaie d’or, des écus et des demi-écus aura pour empreinte le Génie de la France debout devant un autel et gravant sur des tables de loi le mot CONSTITUTION, avec le sceptre de Raison désigné par un œil ouvert à son extrémité. Il y aura à côté de l’autel un coq, symbole de vigilance, et un faisceau emblème de l’union et de la force armée ».

 

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Ecu de 24 livres (valant un louis d'or)

Le Génie grave le mot CONSTITUTION

 

Pour réaliser l’épreuve un nouveau concours fut organisé et Dupré l’emporta encore une fois par 40 voix contre 57. Il était opposé à Duvivier, Gatteaux, Andrieu, Droz, Vasselon. Cette victoire le propulsa vers la fonction de Graveur Général le 11 juillet 1791. Ainsi commence la phase nouvelle de son talent. Dupré, formé à l’école néo-classique de David, était tout acquis aux idées de la Révolution, au contraire de Duvivier qui incorporait toujours les fleurs de lys de l’ancien régime dans ses dessins.

La fin du XVIIIe siècle artistique est marquée par le goût "néo-classique" inspiré par les canons et les productions artistiques de l'Antiquité grecque et romaine parallèlement à l'intérêt pour l'histoire de la République romaine et de la démocratie athénienne dans le domaine des idées.

Une fois engagé, Dupré se mit directement à l’ouvrage en redessinant la tête de Louis XVI, monarque devenu constitutionnel avant la proclamation de la 1ère République le 21 septembre 1792.

Après l’abolition de la monarchie, la Convention demanda à Dupré la gravure de monnaies de bas aloi (cuivre et métal de cloche) et de faibles valeurs faciales (sol, deniers). Pour ce faire il reçut des instructions très précises par le canal du décret du 26 avril 1793 :

« … une table sur laquelle seront inscrits les mots " les hommes sont égaux devant la loi ", au-dessus de cette table, un œil radiant ; sur une face une grappe de raisin sera gravée d’un côté et, de l’autre, une gerbe de blé. La légende comprendra deux mots : république françoise ; l’exergue indiquera l’année de la République en chiffres romains. Au revers de la pièce sera une balance aux plateaux en équilibre, attachée à une couronne civique (couronne de chêne). La valeur de la monnaie sera gravée au centre de la couronne. La légende comprendra les deux mots liberté, egalité ; l’exergue reprendra l’année en chiffres arabes ».

Il y a vraiment peu de place à l’inspiration et ainsi naquirent les sols dits « à la balance ».

 

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Deux sols à la balance (1793 - Rouen)

 

 

Depuis la chute de la monarchie (10 août 1792), l'avènement de la République (20 septembre 1792) et la mort de Louis XVI (21 janvier 1793), la Convention avait voulu manifester le changement de régime sur les monnaies aussi. Le décret du 24 août 1793 introduisit le système décimal (1 livre = 10 décimes, 1 décime = 10 centimes) en prescrivant une nouvelle émission de monnaies divisionnaires qui ne fut quasiment pas mise en œuvre.

Le décret de la Convention du 8 octobre 1793 posait le principe d'un monnayage républicain d'or et d'argent au titre de 900/1000e, la républicaine d'argent et le franc d'or, devant peser 10 g pour une unité à nommer mais qui pèserait un centième du grave (= Kg) d'argent ou d'or. Ce texte resta à court terme sans effet au vu de la situation financière et monétaire du pays. La loi du 28 thermidor an III (15 août 1795) qui donna à l'unité monétaire le nom de franc et la divisait en 10 décimes de 10 centimes chacun, indiquait quelles espèces étaient à frapper (pièces de 1 (5 g), 2 et 5 francs d'argent et divisionnaires en cuivre, 2, 1 décime, 5, 3(?), 2, 1 centimes) et leur type.

Augustin Dupré, médailleur attitré du nouveau régime en tant que Graveur Général, imposa ses projets avec l'appui influent de son ami le peintre David et, vraisemblablement, celui de la franc-maçonnerie.

Les pièces d'argent portaient la représentation d'Hercule entre deux allégories féminines de la Liberté (bonnet sur une pique) et l'Égalité (niveau de maçon), déjà proposée par Dupré en 1791 et suggérée par David. Le texte du décret est clair : «  … article 6 & titre 2 de la loi du 28 thermidor An 3 relative à la fabrication de la monnaie d’argent : les pièces d’argent auront pour type la figure d’Hercule unissant l’Egalité et la Liberté avec la légende Union & Force, la tranche portera ces notes : garantie nationale… »(6).

 

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Descriptif de la pièce de Dupré 5 Francs Union et Force (7)

 

Les monnaies de bronze de la République contiendront une allégorie de la Liberté, buste féminin très sobre (peut-être de Minerve), devant incarner démocratie, justice et vertu. Elle sera coiffée d'un bonnet phrygien, symbole de liberté et d'égalité dans une référence erronée au bonnet. En effet, la tradition qui veut que l’esclave affranchi soit coiffé du pileus n’est pas d’origine romaine mais grecque voire persique (culte de Mithra).(8)

 

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un centime an 7 A

On notera la différence de forme du bonnet phrygien par rapport aux autres valeurs.

 

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un décime an 5 W

 

Nous ne pouvons résister au plaisir de vous présenter le rarissime et énigmatique 3 centimes (3 ex. recensés) illustré dans le catalogue Le Franc sous le N°112.

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3 centimes an 4 A

 

De même, on ne peut résister à l’envie de partager la photo du seul exemplaire connu de cette 5 centimes An 7A « RANCAISE » avec 7 sur 5 et coq re-gravé sur la corne d’abondance. (9)

 

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5 centimes « RANCAISE » an 7 / 5 A

 

L’histoire reconnaît que ce serait Madame Récamier qui posa pour le profil de l’allégorie (10), une hôtesse tenant un salon très fréquenté par des personnages politiques et littéraires. On connaît d’ailleurs deux portraits de Mme Récamier, l’un peint par David l’autre par F. Gérard. Néanmoins, il existe une autre possibilité, à savoir Madame Tallien (1773-1835), précédemment comtesse Thérésa Cabarrus marquise de Fontenay (11), qui fut sauvée de la guillotine par le révolutionnaire Tallien (1767-1820) qui l’épousa en 1794.

 

Dupré réorganisa la structure de frappe des monnaies. Avant la Révolution il n’existait pas moins de 31 hôtels des monnaies, dont les activités étaient totalement erratiques. L’on y chômait parfois pendant plusieurs années, ce qui n’empêchait pas de payer les officiers nommés par la faveur du roi. Certains étaient des jardiniers, des perruquiers, voire d’anciens valets de chambre.

La Révolution ramena à 17 le nombre d’hôtels des monnaies et Dupré proposa même de centraliser à Paris (Ile Louviers) la frappe de l’or et de l’argent. Il n’obtint cependant qu’une réduction à 7 hôtels (Paris, Lyon, Bordeaux, Bayonne, Perpignan, Nantes, Lille et Strasbourg). Bien sûr, comme pour toute réduction et toute réorganisation, Dupré se fit pas mal d’ennemis. Il dut faire face à des ruptures fréquentes de coins, il fut même accusé d’avoir frappé clandestinement des monnaies pour les chouans. Mais sa droiture et sa force de caractère l’emportèrent. L’on en veut pour témoignage son argumentation s’opposant à la décision de la Convention d’une refonte générale des monnaies royales. Bien qu’il eût pu y gagner cent mille livres que lui aurait rapportée la tolérance légale, il fit changer cette décision en invoquant avec véhémence que les paysans n’allaient pas déterrer leurs écus de 6 livres pour les changer contre des 5 francs Hercule. Cette honnêteté lui attira encore plus d’ennemis parmi ceux qui se voyaient privés de leur bénéfice.

 

Sa fidélité à la République le perdra.

En effet, puisqu’un décret de la convention condamnait à mort quiconque frapperait une monnaie à l’effigie d’un homme, A. Dupré refusa de présenter son projet de profil de la tête de Bonaparte, avers qui allait être substitué aux types républicains.

Le Catalogue des Monnaies & Médailles de la Bibliothèque Royale de Belgique exposées à l'occasion du Centenaire de la mort de Napoléon, Bruxelles, 4/5 - 4/11/1921 en a gardé trace.(12)

 

Lorsque le Premier Consul visita l’hôtel des monnaies en mars 1803, Dupré était absent. C’est Tiolier, alors contrôleur au monnayage, qui présenta la médaille d’usage et … ce dernier fut nommé Graveur Général.

 

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Projet du décime à l’effigie du général Bonaparte

(La présence d’une cédille sous le C est inexpliquée)

 

Bien que le peintre David, son ami, offrit d’obtenir réparation, Augustin Dupré se retira de bonne grâce de l’hôtel des monnaies.

 

                                                             ( à suivre )

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Renvois

 

(1) Charles Blanc, né le 17 novembre 1813 à Castres et mort le 17 janvier 1882 à Paris, est un historien, critique d'art et graveur français. Il est élu membre de l'Académie des beaux-arts en 1868 et membre de l'Académie française en 1876. Il est professeur d'esthétique et d'histoire de l'art au Collège de France de 1878 à 1882

(2) La biographie proposée s’inspire du livre de Charles Blanc et d’un article  « Liberté, Égalité, Fraternité: A Celebration of Augustin Dupré and the Hercules 5 Francs Piece » par Mish Webster, paru dans la revue américaine « Coins news » de Juin 1999.

(3) Sous l'Ancien Régime, on appelait jurande un corps de métier constitué par le serment mutuel que se prêtaient, chaque année dans la plupart des cas, les maîtres : serment d'observer les règlements, mais aussi serment de solidarité et de morale professionnelle. Ces métiers étaient gouvernés par des syndics, ou gardes, ou maîtres ou jurés. Ces jurés avaient pour charge principale de faire respecter les règlements concernant les normes de fabrication et les procédures de vente, de contrôler l'exercice de la concurrence et d'arbitrer les litiges proprement professionnels.

(4) « La source du mal est dans la faculté même accordée aux artisans d’un même métier de s’assembler et de se réunir en corps  ». Extrait de l’édit de Turgot de 1776.

(5) Les six corps rendent compte de la hiérarchie qui se forma entre les différentes corporations de Paris. C'est en 1431, à l'occasion du couronnement d’Henri VI, que la supériorité des six corps avait commencé de s'affirmer. C'était eux qui avaient porté le dais sous lequel le roi avait fait son entrée. D’après l’encyclopédie Diderot il s’agit des corps suivant : la Draperie, l’Epicerie, la Mercerie, la Pelleterie, la Bonneterie et les Orfèvres.

(6) Collection complète des Lois, Décrets, ordonnances, « Réglemens » avis du Conseil d’Etat de 1788 à 1830. Par J.B. Duvergier, Tome 8, p 28 , Editeur A. Guyot et Scribe , 1833      et Philippe Bodet : "Les bonnets de Liberté en numismatique".

(10) Voir l'étude de Jacques Druart "Madame Récamier et les bronzes de l'an 4"

in La Vie numismatique 2000 N°2.

(11) Elle a exercé une influence sur Tallien pour sauver beaucoup de personnes de l’échafaud, ce qui lui valu le surnom de Notre Dame de Bon Secours. Remise en prison suite aux accusations de modérantisme portées à l’encontre de son époux, elle fut sauvée de la mort par le 9 thermidor (chute de Robespierre). Elle divorça de Tallien et devint princesse de Chimay par remariage.

(12) En provenance de Chabert (F.–M.) – "Pièce d'essai de l'An VIII à l'effigie du général Bonaparte" in Mémoires de l'Académie Impériale de Metz,1862-63, p.133-134.