Melgarejo

  L'ARCHETYPE DU DICTATEUR SUD-AMERICAIN

 

Jacques DRUART

 

 

La numismatique bolivienne nous offre une série de monnaies tout-à-fait originales et qui méritent d’être commentées.

 

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Un melgarejo

 

D/ Buste de Melgarejo à gauche.

     En légende circulaire : AL PACIFICADOR DE BOLIVIA · F · P ·

R/ En légende circulaire : GRATITUD DEL PUEBLO POTOSINO EN · 1865 ·

     Au centre : AL / VALOR / DEL / JENERAL / MELGAREJO

     De part et d’autre, le titre et le poids : 666 · MS – 400 · GS

 

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Demi et quart de melgarejo (identiques)

 

D/ Bustes accostés de Melgarejo et de Muñoz à gauche.

     En légende circulaire : « A LOS PACIFICADORES DE BOLIVIA

De part et d’autre : MELGAREJO - MUÑOZ

R/ En légende circulaire : « CANTERIA DE POTOSI SETIEMBRE 5 DE 1865

     Au centre : AL / VALOR / Y / AL / TALENTO / «««««««««

Mais qui sont donc ce Melgarejo et cette monnaie du même nom, ainsi que ce second personnage dont on ne trouve aucun article dans le Larousse en quinze volumes ?

 

Pour pouvoir mieux apprécier les informations qui vont suivre, il est indispensable d’en savoir un peu plus sur l’histoire de Bolivie qui a précédé.

 

Au début du 6e siècle a.c., la région voit se développer l’empire de Tiahuanaco. Cette civilisation prestigieuse est notamment célèbre pour sa mystérieuse porte du soleil, laquelle a incité Robert Charroux à avancer quelques théories néo-évhémérisques fumeuses sur la venue d’extraterrestres dans son livre Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans.

A la fin du 12 e siècle, cet empire est supplanté par les Aymaras puis, vers 1400, par les Incas.

Les conquistadores font main basse sur la région vers 1530.

Comme nous l’avons déjà raconté précédemment (1), les Espagnols commencent à exploiter les colossales réserves d’argent du Cerro Rica de Potosi dès 1544 et la région est érigée en vice-royauté.

Par la suite, le sort funeste infligé aux Indiens par l’application de la mita, le travail obligatoire, va finir par occasionner divers mouvements de révolte vite étouffés.

En 1809, Pedro Domingo Murillo, un métis, déclenche une insurrection d’une ampleur nouvelle sur le modèle de la Révolution française. Bien que rapidement écrasée, cette révolte constitue le ferment du soulèvement général de l’Amérique du Sud contre l’hégémonie espagnole car dès lors, les actions de guérilla ( le mot a été inventé alors) n’auront de cesse.

En novembre 1824, le général Antonio José de Sucre, ami de Simon Bolivar, défait l’armée royaliste espagnole à la bataille d’Ayacucho et la Bolivie devient une république indépendante.

Cependant, au cours des décennies qui suivent, la vie politique de la Bolivie va être malencontreusement influencée par la nouvelle classe dominante, blanche ou métisse, enrichie par les nombreuses ressources minérales et agricoles du pays. La seule préoccupation de cette oligarchie est de s’enrichir davantage encore sans le moindre scrupule vis-à-vis du peuple ou de la nation.

Déjà, Sucre, empreint des idéaux humanistes et révolutionnaires de Bolivar, doit quitter la présidence. Il finira, tout comme son mentor, exilé, abandonné de tous, désespéré.

Les présidents boliviens se succèdent alors, marionnettes au service des oligarques. Ceux qui sortent du rang passent à la trappe… et les autres aussi !

Les immenses ressources naturelles du pays ne cessent évidemment d’attiser les appétits des états environnants, le Pérou, le Chili et l’Argentine. Des tentatives d’union et d’annexions sont initiées par le Pérou mais sans lendemain suite à l’opposition jalouse des autres voisins. Malgré cette situation, l’état bolivien reste passivement dans l’expectative, les préoccupations de la classe dirigeante étant, comme nous l’avons dit, plus mercantiles que patriotiques.

 

En 1857, José Maria Linares Lizarazu, un juriste est installé au pouvoir par un coup d’état miliaire… favorable à une gouvernance civile ! En fait le lobby des mines d’argent tire les ficelles dans les coulisses. La production d’argent rebondit et le métal inonde le marché, ce qui a pour effet de conduire à une dévaluation drastique du métal qui conduira bientôt sur le plan mondial à l’abandon de l’étalon argent pour celui de l’or.

De nos jours, en cas d'inflation et de dévaluation, nous employons l’expression "actionner la planche à billets" ; pour la Bolivie, il serait plus explicite de dire "actionner la presse à monnaies". En effet, Linares ordonne l’émission d’une monnaie dite "feble". Il conserve le titre de 903 ‰ mais le poids est réduit de 26 %. Ainsi les écus de 8 soles passeront-ils de 27 g à 20 g. En outre, il vient à Linares l’idée saugrenue, dans la culture bolivienne de l'époque, de lutter contre la corruption ! Il peut dès lors compter bien plus d’ennemis que d’amis et les conspirations se succèdent, à quoi Linares répond en se déclarant dictateur à vie. En 1861, il est finalement renversé par son ministre de la guerre José Maria de Acha et exilé au Chili où il meurt peu après.

En 1862, Acha fait assassiner Jorge Cordova, lequel avait été président de 1855 à 1857 et qui était en outre le beau-fils de Manuel Belzu, un autre ancien président de 1848 à 1855 qui avait démissionné et qui vivait en Europe. Malgré son âge avancé, Belzu regagne la Bolivie et lève une armée pour venger la mort de son gendre. A la fin de 1864, quand ses troupes sont enfin sur le pied de guerre, Acha avait déjà fui le pays, son armée régulière ayant été vaincue par un de ses propres généraux entré en sédition : le général Melgarejo.

 

Nous y voilà donc !

Mais avant d’aller plus loin, notre souci de la vérité historique nous oblige à préciser que, vu la situation géopolitique de la Bolivie de l’époque, il est particulièrement difficile de retrouver beaucoup de détails précis et de faire la part de la réalité à travers les relations populaires qui circulent encore aujourd’hui au sujet de ce personnage atypique.

 

Manuel Mariano Melgarejo Valence est né le 13 avril 1820 à Tarata, une petite bourgade de la province de Cochabamba, dans le centre du pays. Il est métis et enfant naturel, né dans un milieu pauvre. Maltraité, livré à lui-même, il ne reçoit aucune éducation et restera illettré toute sa vie. Il s’engage très jeune dans l’armée. Sa seule formation sera donc militaire.

Grâce à sa grande force physique et à son caractère bien trempé, il parvient à sortir du rang et est nommé sergent. En 1841, lors de la bataille d’Ingavi, sa bravoure et ses prouesses le propulsent officier.

Peu à peu, par la ruse, l’opportunité, la flatterie il gravit les échelons, s’engageant avec plus ou moins de bonheur dans diverses rébellions et tentatives de coups d’état. Ainsi, en 1854, à la suite d’un putch manqué contre le président Belzu, il est condamné à mort pour trahison et ne doit son salut qu’à la clémence de celui-ci après l’avoir supplié et plaidé l’irresponsabilité suite à son abus d’alcool !

Par la suite, devenu général, il aide Linares à s’emparer du pouvoir avant de le trahir au profit d’Acha. Au cours de la présidence de ce dernier, l’armée gouvernementale se trouve confrontée à celle d’un nouvel opposant, le général Gregorio Perez. Sans attendre les ordres, Melgarejo, plus ivre encore que d’habitude, se rue sur l’ennemi à la tête de son escadron de cavalerie, mettant l’ennemi en déroute. C’est ainsi qu’il est promu général !

 

En décembre 1864, comme nous l’avons annoncé plus avant, il se révolte pour son propre compte et écrase les forces d’Acha.

Melgarejo s’autoproclame président de Bolivie le 28 décembre 1864.

Entretemps, Manuel Belzu, dépassé par les évènements, parvient néanmoins à prendre le contrôle d’une partie du pays. En mars 1865, Melgarejo entreprend une expédition en province afin probablement de faire démonstration de sa puissance mais Belzu en profite pour prendre La Paz par surprise et il s’installe dans le palais présidentiel.

Quand Melgarejo arrive précipitamment en vue de sa capitale, il doit se rendre à l’évidence qu’il s’est fait piéger et qu’il n’a pas les ressources suffisantes en hommes et en armes pour l’emporter. Alors, le 23 mars, il sollicite une entrevue avec Belzu afin, dit-il, de s’entendre à l’amiable et d’éviter ainsi toute effusion de sang inutile.

Bezu, dont nous connaissions déjà la clémence, va y ajouter la naïveté. Il accepte et reçoit son rival et sa petite escorte dans son bureau. Aussitôt entré, Melgarejo saisit son pistolet pendu à sa ceinture et abat Belzu de deux balles dans la tête. C’était sans doute sa façon de remercier Belzu pour sa clémence passée envers lui !

Pendant ce temps, le peuple rassemblé en bas, sur la place, s’époumone à lancer des " Viva Belzu ! ". Melgarejo empoigne alors le corps de son rival et gagne le balcon où il l’exhibe à la foule en hurlant : " Et maintenant, qui est vivant ? ". Après un court silence, le peuple se remet à crier : " Viva Melgarejo ! ".

Ainsi fonctionnait la démocratie dans ces républiques tant rêvées par Simon Bolivar…

 

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Mariano Melgarejo

 

Ainsi, voilà donc Mariano Melgarejo bien installé à la présidence. Si son exercice du pouvoir va être l’un des plus longs parmi ceux des dictateurs sud-américains de cette époque, on peut affirmer sans conteste qu’il a été le pire. Pour mieux comprendre, pour arriver à croire ce qui va suivre et qui est digne des pires romans de gare, des scénarios de série B les plus débiles, il est indispensable de bien "psychanalyser" le personnage. Il est, sur le plan des situations, l’archétype même du dictateur, amalgame du général Alcazar d’Hergé et du général Zantafio de Franquin ; situation atteignant parfois au surréalisme le plus comique. Malheureusement, lorsque l’on se replace dans le contexte du monde réel, on ne peut que frissonner en évoquant ses dignes successeurs qu’ont été les Banzer, les Pinochet, les Stroessner et autres Videla.

Au cours de sa dictature, les exactions en tous genres vont se succéder : villages décimés, femmes violées, paysans rançonnés. Doté de la foi primaire du charbonnier, il n’aura jamais de respect que pour l’Eglise et la religion.

Melgarejo était donc illettré et inculte, nous l’avons déjà souligné. Il faut aussi ajouter, au vu de ce qui va suivre, que son quotient intellectuel ne devait pas être très élevé. La preuve en est qu’il n’a, malgré quelques efforts, jamais pu lire ni, bien sûr, utiliser une carte. Un jour qu’un homme téméraire, pour ne pas dire suicidaire, de sa garde avait osé lui faire remarquer qu’il tenait son journal à l’envers, il lui avait rétorqué sèchement qu’un homme de sa qualité était capable de lire dans tous les sens !

Pour couronner le tout à propos de son état mental, il faut aussi souligner qu’il était continuellement ivre, à tel point que le seul moyen de lui faire prendre une décision à peu près cartésienne, c’était de lui demander audience très tôt le matin…

D’autre part, s’il avait pu se hisser dans la hiérarchie en flattant ses maîtres, il sera le premier à se laisser à son tour séduire par les flagorneries les plus primaires.

Pour le reste, l’on ne sera pas étonné d’apprendre qu’il était capricieux, versatile, emporté, colérique…

 

Nous commencerons donc sa biographie présidentielle par une anecdote qui illustre parfaitement le personnage.

Au cours de sa première année de présidence, Aurelio Sanchez, un jeune homme issu d’une famille aristocratique est condamné à mort. Dès lors, sa sœur, la séduisante Juana, demande audience auprès de Melgarejo pour tenter d’obtenir sa grâce. La famille reste sans nouvelles pendant trois jours et craint alors le pire, non seulement pour Aurelio mais aussi pour Juana. Pourtant, lorsqu’elle réapparaît, son frère avait été gracié, libéré et nommé général. Quant à Juana, elle avait épousé le président !

 

Celle que l’on surnommera La Juanacha devient dès lors l’égérie de Melgarejo, lequel cède à tous ses caprices. Et la famille Sanchez s’enrichit sans vergogne aux dépens du pays et de sa population, même la plus pauvre. Néanmoins, il est dit que Juana sauve parfois des vies… Parfois…

Comme l’ivrognerie n’est pas le seul vice de Melgarejo, le stupre, la débauche, la lubricité, les orgies font partie de la panoplie. Ainsi oblige-t-il Juana à se promener entièrement nue dans les couloirs et les salles du palais présidentiel. Elle croise ainsi les diplomates étrangers qui n’en croient pas leurs yeux et les ministres, les notables locaux à qui Melgarejo ordonne de baiser les fesses de sa dulcinée !

 

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Juana Sanchez

 

Les visiteurs du palais gouvernemental font aussi parfois une autre rencontre inattendue : un cheval !

En effet, Melgarejo avait entendu parler de l’empereur romain Caligula et ce modèle l’a évidemment inspiré : à fou, fou et demi. Il baptise donc son destrier Holopherne et lui confère le titre de ministre à l’instar de celui de l’empereur dément. Il lui apprend à boire de la bière et il oblige dès lors ses visiteurs de marque à trinquer avec ce ministre équin sous peine d’être forcé d’engloutir une casserole de chicha, cette boisson alcoolisée à base de maïs que l’on fait mâcher et recracher par des vieilles femmes pour en favoriser la fermentation.

A l’issue des soirées d’orgie, lorsque ses invités se sont écroulés ivres morts sur le sol, le plus grand plaisir de Melgarejo est de faire uriner son cheval sur eux.

 

Un jour, afin de démontrer à quelques ambassadeurs le dévouement de ses troupes, il fait appeler plusieurs soldats de sa garde et, la main sur le révolver, leur enjoint de marcher vers le balcon jusqu’à ce qu’il donne l’ordre de s’arrêter. Et c’est ainsi que, craignant à juste titre pour leur vie, les malheureux ont dû enjamber le parapet pour se retrouver deux étages plus bas, étalés sur la plaza Murillo à moitié morts, souffrant de multiples fractures.

Une autre fois, toujours devant des diplomates médusés, il ôte sa chemise, l’étale sur le dossier d’un fauteuil et la fait cribler de balles par des gardes pour montrer ce qui risque d’arriver à ceux qui tentent de le trahir. Et de nombreux téméraires, ou simples maladroits, en ont fait la triste expérience !

 

Cependant, toutes ces péripéties dignes des westerns spaghettis de Sergio Leone sont sans commune mesure avec les aspects les plus désastreux de la dictature de Melgarejo. En effet, c’est sur le plan économique et politique que son incompétence et sa vénalité vont avoir les conséquences les plus calamiteuses.

Avant son avènement, la superficie de la Bolivie était deux fois plus vaste que par la suite et le pays avait un accès à la mer.

Nous avons déjà dit que le lobby des maîtres des mines faisait la pluie et le beau temps dans le pays en corrompant les leaders politiques. Et l’on aura compris que Melgarejo était un client de premier choix.

De plus, les financiers et industriels étrangers lorgnaient également avec concupiscence sur les immenses ressources du pays. Cela aurait donc dû tout naturellement amener Melgarejo à mener une politique protectionniste mais, tout au contraire, voulant peut-être reprendre le vieux rêve de Bolivar, il décrète en 1866 que tous les Sud-Américains sont d’office citoyens boliviens.

Le ministre chilien Aniceto Vergara saute immédiatement sur l’occasion après s’être concerté avec l’envoyé plénipotentiaire de Melgarejo à Santiago, un certain Mariano Donato Muñoz, l’autre buste de nos pièces de monnaie. Ce Muñoz est le bras droit, l’âme damnée de Melgarejo, aussi rusé et intelligent que l’autre est naïf et stupide. Il est évidemment à la solde des oligarques tant boliviens qu’étrangers, autant qu’il roule pour lui-même. Vergara manipule habilement notre dictateur inculte en lui conférant les titres aussi pompeux que factices de général-major de l’armée chilienne et de docteur honoris causa de l’université du Chili. Et il obtient ainsi en contrepartie les droits d’exploitation du salpêtre et du guano de la côte bolivienne.

La concession pour le salpêtre est octroyée à deux spéculateurs chiliens : Ossa et Puelma. En 1868, ils vont s’associer à un troisième larron, Antonio de Vase, et obtenir les droits d’exploitation du salpêtre de tout l’Atacama pour la somme dérisoire de dix mille pesos. Derrière cela plane l’ombre de l’Angleterre qui subodore déjà la présence de minerais de cuivre dans la région. Chuquicamata reste encore de nos jours la plus grande mine à ciel ouvert au monde.

Ajoutons encore que, par le traité du 10 août 1866, Melgarejo avait déjà cédé une zone de plus de 300 km2 au Chili.

 

A l’est, du côté du Brésil, les anciens accords entre l’Espagne et le Portugal avaient toujours été respectés. Et pourtant, là aussi, par le traité d’Ayacucho du 27 mars 1867, la Bolivie va abandonner un vaste territoire amazonien de 300.000 km2.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, cette perte n’est nullement le résultat d’un conflit meurtrier. Il a suffi que l’ambassadeur du Brésil flatte l’orgueil de Melgarejo en lui offrant un cheval blanc et une décoration. Pour ne pas être en reste, le caudillo se saisit alors d’un fer à cheval et le pose sur une carte de son pays en proclamant qu’il offrait au Brésil la région située dessous. Ne sachant pas lire une carte, il n’avait évidemment aucune idée de la notion d’échelle.  

A un moment, ses belles relations avec le Brésil manquent cependant de s’envenimer lorsque son beau-frère, le général Sanchez, poursuit des rebelles au-delà de la frontière. Melgarejo, ivre mais de rage, doit présenter ses excuses et Sanchez ne devra une fois de plus la vie sauve qu’aux suppliques de sa sœur.

 

Toujours à court d’argent, Melgarejo ne sait qu’inventer pour s’en procurer et c’est évidemment la population qui trinque. Il promulgue une loi imposant les nantis à des "emprunts forcés", lesquels ne seront bien sûr jamais remboursés. Comme les Indiens n’ont rien sinon le droit coutumier d’occuper des terres communautaires, le dictateur décrète par la loi du 20 mai 1866, que ces paysans auront accès à la propriété effective de ces terres à condition de payer 25 pesos par lot dans les soixante jours. Or, comme la plupart de ces illettrés n’ont même pas été au mis courant de cette loi et que, de toute façon, ils sont incapables de réunir une telle somme, ils sont massivement expulsés et les contestataires sont réduits au silence… définitivement.

Les terres ainsi libérées sont alors mises aux enchères afin de remplir les caisses du président et de ses proches, la famille Sanchez en tête.

 

En 1868, Melgarejo reçoit l’ambassadeur d’Angleterre. Celui-ci, souffrant, décline de trinquer à l’alcool avec le tyran qui lui demande alors ce qu’il préfère boire. Le diplomate choisit sagement le cacao. Alors Melgarejo en fait préparer quelques litres et le force à en boire jusqu’à ce qu’il vomisse. Il fait ensuite jucher le malheureux à l’envers sur un âne et le fait ainsi escorter jusqu’à la frontière argentine après avoir fait trois fois le tour de la plaza Murillo.

On devine sans peine la colère de la reine Victoria lorsqu’elle apprend l’incident. Sa fureur est telle qu’elle ordonne à la Royal Geographic Society de rayer la Bolivie des cartes. On peut encore aujourd’hui trouver des exemplaires laissant voir le pays en blanc qui attestent de l’affaire.

 

Melgarejo avait une grande admiration pour Napoléon Ier auquel il aimait à s’identifier. Aussi, lorsque la France et la Prusse entrent en guerre en 1870, il décide immédiatement d’apporter son aide à Napoléon III. Il déclare la guerre à la Prusse et, tant qu’à faire, à l’Angleterre qui, restant neutre, ne soutient donc pas la France !

Melgarejo n’a aucune idée de l’endroit où se situe la France et il faut lui expliquer que les trois frégates de la marine bolivienne qui mouillent dans le port d’Antofagasta ne peuvent transporter que six cents hommes et qu’elles ne sont pas dans le bon océan. A cela, il rétorque que son état-major n’entend rien à la stratégie et il décide d’accéder à l’océan Atlantique à travers le Brésil. Il demande à cet état voisin l’autorisation de le traverser. Cette requête est à ce point loufoque qu’elle est acceptée, tout en faisant remarquer que l’Amazonie est impénétrable et qu’il n’y a aucune certitude de pouvoir embarquer son armée pour l’Europe.

En dépit de tout, Melgarejo réunit un corps de trois mille hommes, confie le gouvernement à Juanita et s’enfonce dans la forêt vierge. Son expédition est rattrapée à plusieurs reprises par des messagers qui lui annoncent que Napoléon II a capitulé et que la guerre est donc finie. Melgarejo refuse de les croire et les fait fouetter. Seule la nouvelle qu’une rébellion importante avait éclaté à Potosi le conduit enfin à rebrousser chemin.

Le 28 novembre, le soulèvement est écrasé et, comme d’habitude, le meneur, le général Rendon, est pendu, les hommes sont fusillés, les femmes violées et les maisons pillées.

Cependant le mouvement avait fait tache d’huile et nombre d’autres villes étaient également entrées en sédition. A tel point que Melgarejo se voit contraint de se réfugier à Tarata, son village natal, afin de tenter de réunir les forces nécessaires à une reprise du pouvoir.

Pendant ce temps, la contestation s’amplifie et l’armée le lâche peu à peu. Il a toutes les peines du monde à recruter des troupes et lorsqu’il se présente devant La Paz le 15 janvier 1871, il ne peut compter que sur des fantassins fatigués et deux cent dix cavaliers. Il est vaincu après de sanglants combats dans les rues de la capitale.

Le lendemain, le colonel Agostino Morales prend officiellement le pouvoir.

 

Melgarejo ne doit son salut qu’à une fuite éperdue vers le Chili où il est arrêté en tant qu’exilé. Ayant appris que Juana avait pu gagner le Pérou et qu’elle s’était installée à Lima, il parvient à obtenir d’être conduit à la frontière péruvienne, muni d’un peu de monnaie.

Il réussit non sans mal à rejoindre Lima mais là, il a la désagréable surprise d’apprendre que Juana refuse de le voir. Il se rend alors chez son beau-frère Aurelio, également réfugié à Lima. On ne sait trop ce qu’ils ont pu se dire mais toujours est-il que ce dernier brandit son révolver et abat froidement Melgarejo sur le seuil de sa demeure. Il ne manque que la musique d’Ennio Morricone !

Nous sommes le 23 novembre 1871.

 

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Carte des pertes territoriales

 

Dans les années qui suivent, les revendications contestatrices de la Bolivie à propos des concessions de l’Atacama conjuguées à plus d’exigences fiscales vont conduire à la guerre du Pacifique le 14 février 1879.

Il faut savoir que le Chili s’était préparé de longue date à cette guerre et s’était fortement armé avec le soutien de l’Angleterre. Le but était évidemment de s’approprier totalement le riche territoire de l’Atacama. De leur côté, les oligarques boliviens y trouvaient aussi leur intérêt et ils feront tout pour que leur propre pays soit vaincu. Ainsi, depuis 1880, la Bolivie a perdu tout accès à l’océan.

Les cadeaux territoriaux et les erreurs politiques de Melgarejo auront encore d’autres conséquences sur les frontières de la Bolivie qui perdra encore d’autres territoires amazoniens au profit du Brésil et le vaste Chaco conquis par le Paraguay.

 

Après tout ce qui a été dit, il est particulièrement surréaliste de constater que les habitants de Tarata, le village natal de Melgarejo, continuent à lui vouer un culte proche de la dévotion. Ils lui ont même élevé une statue. Il faudrait pouvoir leur dire que le fait de ne pas compter de Prix Nobel parmi ses anciens citoyens n’excuse pas tout !

 

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